Depuis toujours, Mylène Farmer a avoué un goût pour le dessin bien que peu de ses ½uvres nous soient officiellement connues. Toutefois, en 2002, elle décide d'illustrer le clip de " C'est une belle journée " d'un dessin animé de sa propre main.
Elle nous introduit alors à des personnages étranges évoluant dans une maison. L'héroïne est une jeune fille aux allures filiformes et aux longs cheveux roux. Le clip invitait à une suite qui resta mystérieuse plusieurs mois.
En avril 2003, la suite s'avéra en fait être un livre luxueux paru aux éditions Anne Carrière. Mylène Farmer est l'auteur et l'illustratrice d'un conte qui rappelle immanquablement " Le Petit Prince " d'Antoine de Saint-Exupéry. Il s'agit de " Lisa-Loup et le conteur ".
Les aventures de Lisa...
L'histoire est celle de Lisa, une jeune fille confrontée à un ennui (abyssal !) et à une solitude insondable. Depuis que sa grand-mère est morte, plus personne ne lui raconte d'histoires. Surgit alors Loup, un petit garçon tout plat, muet et sourd chargé de lui tenir compagnie. Tous deux se rendent au cimetière. Alors qu'ils sont près de la tombe de la grand-mère de Lisa, ils découvrent un homme triste " qui parle ". Le suivant, ils parviennent à une maison dans laquelle ils pénètrent pour y dormir.
Au réveil, Lisa est déçue : l'homme a quitté les lieux. Qu'à cela ne tienne, elle entreprend l'exploration de la maison. Elle se restaure dans la cuisine avant de se rendre vers la bibliothèque décorée de toiles d'araignées et où règne un silence inquiétant. Parmi les livres, l'un deux s'impose à Lisa, l'invitant à l'ouvrir. Il s'agit d'un conte écrit par Damien qu'elle devine être l'homme " qui parle " et qu'il a dédié à Allan. Le livre contient une lettre écrite de la main de Damien : celui-ci s'adresse à une certaine Lola à qui il exprime une douleur immense découlant de la perte de son fils Allan. Depuis que ce dernier est mort, l'auteur de la lettre a perdu le goût de la vie et a décidé de partir au loin afin de s'y perdre en chemin. Lisa hurle afin de briser le silence. Elle entreprend de résoudre le mystère qui entoure l'homme qu'elle a suivi. Le piano se met soudainement à jouer pour s'interrompre peu après. La journée se passe : Lisa fait le ménage et s'adonne à la lecture. Lorsque la nuit survient, la fillette s'apprête à accueillir des fantômes mais se fait appeler dans la bibliothèque par des voix mystérieuses. Accourant vers la pièce déjà emplie de cris et de chants, elle s'étale devant les personnages qu'elle a délivrés des livres par sa présence : Lapin Martin, le lapin élancé, une araignée gênée et Humphrey, le ver solitaire.
Lisa apprend alors que l'Homme qu'elle cherche a perdu son fils qui était atteint par une maladie incurable. Il aurait volontiers rejoint son fils dans la mort s'il n'avait pas promis à sa s½ur Camille d'écarter l'idée du suicide. Car dans sa folie, le père de Camille et de Damien s'était donné la mort. Cette promesse fut faite alors que Camille rendait son dernier soupir.
Damien était effectivement conteur et racontait avec plaisir ses histoires à son fils Allan. Les trois personnages rencontrés par Lisa s'en souviennent : ils devaient mimer les histoires pour le plus grand plaisir du petit garçon. Sa mort plongea l'homme et les personnages inventés dans une immense tristesse.
Lisa et ses quatre amis se mettent alors en quête du conteur. Ils parviennent chez une cartomancienne : Madame One-X. Peu convaincus par ses talents divinatoires, les personnages se moquent d'elle et se font aussitôt chasser à coups de balai. A nouveau en route, ils évitent une manifestation.
Ils parviennent ensuite dans un hôpital où réside Loulia, une petite fille d'origine russe atteinte de la maladie des os de verre. Pour aider la fillette, Lisa demande à l'Araignée de lui tisser un manteau de fil censé la protéger. L'Araignée s'exécute et se sacrifie à la tâche : elle meurt dans l'opération.
Loulia sauvée, les amis quittent l'hôpital pour se rendre dans un grand café. Ils y restent deux heures et constatent que l'Araignée est ressuscitée. Lorsque vient le moment de l'addition, les compagnons ne peuvent payer et la police intervient pour les envoyer à la prison. Les compagnons de la jeune filles ont cependant réussi à prendre la fuite afin d'échapper à la sanction.
Lisa doit parlementer afin d'être libérée. Elle en profite toutefois pour visiter la prison. Elle échappe de justesse à une prisonnier agressif et se rend à la cellule 102 où se trouve un bouddhiste accompagné de sa souris, Kolia. Cet homme est un sage qui n'a pas besoin de barreaux à sa cellule et qui conseille à Lisa de suivre son c½ur.
Elle quitte alors la prison et entame une réflexion sur la religion et la bible. C'est alors qu'elle retrouve la trace de Loup qui avait trouvé refuge sur un nuage. Montant sur une grue, elle aperçoit Humphrey, l'Araignée et Lapin Martin un peu plus loin. S'approchant d'eux, elle découvre un âne avec une croix dessinée sur son pelage près d'une église : l'Ane-Catin. A l'invitation de Lisa, l'âne entreprend le récit de contes mais les raconte si mal qu'ils finissent tous par la mort du héros. La fillette interrompt l'âne et poursuit sa recherche du véritable conteur. Elle pénètre dans l'église non loin de là mais alors qu'elle s'attend à une présence divine, elle ressent une influence démoniaque. Une voix lui parle : " Je suis à l'intérieur de toi, Lisa ".
Au comble du désespoir, la petite fille quitte l'église en pleurs. Elle vomit une perle de sang qui se prénomme " l'ennui ". Lisa ne sait quoi faire de cet ennui et se tourne vers l'auteur du livre afin de lui demander de l'aide. L'auteur s'exprime alors :
" Comment veux-tu que je trouve la morale quand moi-même suis atteinte par ce terrible mal ? Je m'ennuie, je m'ennuie, je m'ennuie. C'est pour ça que tu vis... C'est pour ça que j'écris. "
L'auteur prend une soudaine prise de conscience : elle a donné vie au personnage de Lisa mais en la chargeant de ses propres pulsions de mort. Lisa est malheureuse. Rien ne semble la consoler mais... Une voix familière lui parle : sa grand-mère l'invite à reprendre confiance en elle. Elle sourit. Loup disparaît. Un homme qu'elle aime s'approche d'elle. La vie l'attend !
Au-delà de l'histoire...
Le moins que l'on puisse dire au sujet de ce conte est qu'il déroute le lecteur. On semble aisément saisir que Mylène Farmer a été profondément marquée par la lecture du " Petit Prince " de Saint-Exupéry car tant les dessins que le style s'en rapprochent. Le propos est éminemment philosophique et confronte le lecteur à des questionnements complexes : la solitude, la recherche de l'autre, les choix existentiels, la mort, l'ennemi intérieur, etc.
Lisa franchit ainsi un parcours initiatique qui débute par l'abandon (parental : mort du personnage maternel et abandon du personnage paternel) pour aboutir à la découverte de l'amour. Elle traverse une période que l'on pourrait qualifier de narcissique et projective car son imaginaire crée des personnages censés lui tenir compagnie. Loup n'est qu'un reflet mutique et bidimensionnel d'elle même peu apte à la satisfaire pleinement. Et pour cause, il existe sans exister.
La question de la mort apparaît prégnante au sein du récit : les personnes qu'elle rencontre sur sa route ont presque toutes été marquées par la perte d'êtres chers et son en proie à des pensées moroses. Somme toute, personne ne semble capable d'aider Lisa dans sa quête : elle est seule dans la recherche de cet homme susceptible de lui conter des histoires. L'homme idéal serait-il celui qui comble le besoin infantile d'être rassuré par le langage ?
La construction du récit de " Lisa-Loup " est particulière. En effet, la première lecture laisse le lecteur perplexe : quel en est le sens ? En effet, les pensées de Lisa font partie intégrante de l'histoire : les faits sont contaminés par la pensée. Le récit s'apparente alors à un rêve confus de prime abord qui ne permet pas de lecture rationnelle. Cette structure semble manifestement délibérée. Le propos de l'auteur paraît bien celui-ci : l'imaginaire dépasse le réel lorsque celui-ci est douloureux. Et l'imaginaire ne répond nullement aux mêmes règles que la réalité rationnelle. Au contraire, il permet la violation de l'impossible. La solitude réelle est compensée par un ami imaginaire et un bestiaire merveilleux et personnel (le lapin, l'araignée, le ver, l'âne, etc.) Le présent est en outre constamment contaminé par les paroles que la grand-mère de l'héroïne lui adressait et auxquelles elle s'accroche désespérément.
Le thème de l'ennui abordé dans " Lisa-Loup " est un thème cher à Mylène Farmer : la vie a-t-elle un sens si l'on est seul ? Ce conte semble en outre être une occasion, pour la chanteuse, de revenir sur des concepts qui lui sont chers. Il s'agit d'ailleurs, pour être plus précis, de points de repères métaphoriques auxquels elle avait déjà eu recours : le miroir, le double, l'araignée, les livres, la religion, le démon, Allan Poe, l'hôpital, la Russie, la catin (cf. l'âne), etc. Il s'agit bel et bien de références qui lui sont chers mais également qui lui sont très personnels : bien qu'elles témoignent de ceux-ci publiquement, ce à quoi ces concepts renvoient pour elle lui est intime. Pour notre part, nous ne pouvons que deviner ce qu'il en est sans jamais toucher la moindre certitude.
L'impression que l'on peut avoir à la lecture de ce conte c'est qu'il constitue une clé de voûte de l'univers farmérien : des concepts s'enchaînent les uns avec les autres tout en maintenant le mystère des liens en question. Le ton quasi surréaliste du récit permet à l'auteur de dire beaucoup de choses tout en cadenassant les interprétations éventuelles.
Qu'elle reste profondément insondable, l'histoire de " Lisa-Loup et le conteur " ne garde pas moins une morale que l'on pourrait réduire à ceci : pour trouver le bonheur, il faut se décentrer partiellement de soi-même, prendre confiance en ses qualités et être ouvert au monde qui nous entoure. L'enfer c'est les autre...le paradis aussi !(article pris de sitehttp://univers.mylene-farmer.com/lisaloup/lisaloup.htm)